Le bordeaux en peinture à l’huile ne se résume pas à mélanger du rouge, du bleu et une pointe de noir. Le choix du pigment de base détermine la saturation finale bien plus que les proportions du mélange. Utiliser un rouge fugitif ou un bleu trop opaque condamne la couleur bordeaux à virer au brun terne dès les premières semaines de séchage.
Pigments rouges transparents pour un bordeaux en peinture à l’huile : PR83 contre PR177
L’Alizarin Crimson classique, à base de pigment PR83, est fugitive en huile. Sa notation ASTM III (« fair ») signifie qu’elle perd nettement en intensité sous lumière forte, parfois en quelques mois. Beaucoup de recettes de bordeaux en ligne recommandent encore cette couleur comme base froide, sans mentionner ce défaut.
Nous recommandons de la remplacer par une Permanent Alizarin Crimson à base de PR177, notée ASTM I en huile. Ce pigment quinacridone conserve la transparence et la profondeur de l’alizarine historique, sans s’affadir dans le temps. La différence sur un bordeaux n’est pas subtile : après quelques mois d’exposition, un mélange à base de PR83 aura perdu sa composante rouge vif, laissant dominer le bleu et produisant un violet terne.
Pour la composante chaude du bordeaux, un rouge de cadmium moyen (PR108) fonctionne bien en apport d’opacité. L’association PR177 + PR108 donne un rouge profond et stable, sur lequel on construit le bordeaux par ajout progressif de bleu.
Quel bleu choisir pour foncer un rouge sans le ternir

Le bleu outremer (PB29) reste le choix le plus fiable pour tirer un rouge vers le bordeaux. Sa transparence naturelle permet de foncer la teinte sans écraser la luminosité du rouge. Un bleu de Prusse ou un bleu de phtalocyanine, beaucoup plus puissants en teinte, risquent de dominer le mélange dès la première touche.
La proportion critique se situe dans les premiers ajouts. Nous observons que le bleu doit représenter une fraction minime du mélange, de l’ordre d’une pointe de couteau pour une noix de rouge. Ajouter le bleu au rouge, jamais l’inverse : partir d’un rouge pur et y incorporer le bleu par micro-doses successives.
Un piège fréquent consiste à vouloir corriger un bordeaux trop violet en ajoutant du jaune. Le jaune de cadmium, opaque et chaud, transforme le mélange en brun chocolat plutôt qu’en bordeaux. Si le violet domine, mieux vaut repartir d’un rouge plus chaud (cadmium moyen) que de tenter une correction au jaune.
Rôle de la transparence : tester le mélange sur carte noir et blanc
Avant d’engager un bordeaux sur la toile, appliquer le mélange sur une carte bicolore noir/blanc permet de vérifier son comportement optique. Sur la zone blanche, on lit la masse tonale. Sur la zone noire, on évalue la transparence réelle du mélange.
Un bordeaux réussi reste semi-transparent à transparent. S’il couvre totalement la zone noire, le mélange contient trop de pigment opaque (souvent un excès de cadmium ou de blanc). La conséquence en couche fine sur toile sera un aspect mat et sourd, typique du bordeaux « terni » que les peintres cherchent à éviter.
Cette méthode, recommandée par plusieurs fabricants de couleurs à l’huile, prend quelques secondes et évite des reprises coûteuses en temps de séchage.
Ajout de noir et de blanc : les deux erreurs qui ternissent le bordeaux

Le noir d’ivoire (PBk9) peut enrichir un bordeaux en lui donnant de la profondeur, à condition de l’utiliser en quantité infime. Une pointe suffit. Au-delà, le noir éteint la composante rouge et produit un brun neutre. Le noir de mars, encore plus opaque, aggrave le problème.
L’ajout de blanc de titane (PW6) pour éclaircir un bordeaux trop sombre est l’autre erreur classique. Le blanc de titane a un pouvoir couvrant tel qu’il « lessive » les rouges transparents. Le mélange vire au rose cendré, pas au bordeaux clair. Si un éclaircissement est nécessaire, deux options préservent la saturation :
- Utiliser du blanc de zinc (PW4), moins opaque, qui éclaircit sans blanchir la teinte autant que le titane
- Ajouter un médium (huile de lin clarifiée ou médium alkyde) pour augmenter la transparence et la luminosité sans modifier la couleur
- Travailler en glacis fin sur une sous-couche claire plutôt que de mélanger du blanc directement dans la masse
Glacis et médiums : conserver la profondeur du bordeaux sur la toile
Le bordeaux gagne en intensité quand il est posé en glacis plutôt qu’en couche opaque épaisse. Un glacis de PR177 mélangé à un médium à peindre maigre, appliqué sur une sous-couche sèche de rouge cadmium, produit un bordeaux lumineux que l’empâtement direct ne peut pas atteindre.
Chaque couche de glacis doit sécher complètement avant la suivante. En huile traditionnelle, cela signifie plusieurs jours. Un médium alkyde réduit ce temps de séchage sans altérer la transparence du film.
Le rapport liant/pigment dans le glacis conditionne la profondeur finale. Un glacis trop chargé en pigment redevient opaque, un glacis trop maigre manque de tenue. La consistance visée est celle d’un jus coloré homogène, sans grain visible sur la palette.
Récapitulatif des pigments pour un bordeaux stable
- Base froide : Permanent Alizarin Crimson (PR177, ASTM I), transparente, résistante à la lumière
- Base chaude : rouge de cadmium moyen (PR108), opaque, apporte la composante orangée du bordeaux
- Bleu : outremer (PB29), transparent, ajouté en micro-doses
- Noir (optionnel) : noir d’ivoire (PBk9), en pointe uniquement
- Blanc (si nécessaire) : blanc de zinc (PW4) plutôt que blanc de titane (PW6)
Le bordeaux en peinture à l’huile tient sa richesse de la superposition de couches transparentes sur des pigments stables. Remplacer le PR83 par le PR177, contrôler la transparence sur carte bicolore, et poser les dernières couches en glacis fin : ces trois gestes techniques changent radicalement la tenue et l’éclat de la couleur sur le long terme.

